Quand chaque seconde compte
Pour la plupart des gens, l’expression « accident de voiture » est une tournure de phrase innocente. Mais pas pour le Dr Tarek Razek, chef du service de traumatologie du Centre universitaire de santé McGill (CUSM), qui se crispe dès qu’il entend ces mots. « Un traumatologue ne dira jamais accident de voiture. Il parlera plutôt de collision, insiste-t-il. Très peu de collisions de voiture sont des accidents, ce qui revient à dire que la plupart d’entre elles auraient pu être évitées avec une éducation adéquate et une plus grande sensibilisation à certaines corrélations comme consommation d’alcool et conduite automobile. »
La passion du Dr Razek pour le sujet est facile à comprendre. En tant que chef de l’un des quatre centres de traumatologie tertiaires du Québec, il lui incombe de s’assurer que les victimes des collisions les plus graves sur l’île de Montréal reçoivent immédiatement des soins de premier plan dispensés par une équipe coordonnée de spécialistes. En tout, plus de 9 000 patients — victimes non seulement de collisions, mais aussi de chutes, d’accidents de travail, d’agressions, bref de tout ce qui peut entraîner une blessure grave — passent chaque année par le service d’urgence de l’Hôpital général du CUSM, et plus de 1 600 sont admis. D’après le Dr Razek, c’est ce qui fait du CUSM l’un des centres de traumatologie les plus occupés du pays.
« La majorité des gens ne réalisent pas à quel point un traumatisme est dévastateur, dit-il. Sans exagérer, pour vous donner une idée, c’est la première cause de décès chez les gens de moins de 45 ans au Canada et, de loin, la principale cause de décès chez les enfants. Dans la population en général, plus que le cancer, les maladies du cœur ou toute autre maladie, les traumatismes sont la cause du plus grand nombre d’années de vie perdues. Avec semblables statistiques, c’est plus qu’important d’offrir des soins de calibre international aux victimes et de poursuivre nos recherches afin de trouver des façons plus efficaces de soigner et de prévenir des blessures touchant plusieurs systèmes.
Au Québec, le traitement des traumatismes a fait un grand pas en avant en 1993, par suite d’une réorganisation majeure des soins apportés aux blessures graves qui a mené à la création des quatre centres de traumatologie tertiaires. Auparavant, les victimes de traumatismes étaient simplement conduites à la salle d’urgence la plus proche, sans tenir compte du fait que l’hôpital pouvait ne pas avoir l’équipement nécessaire pour les traiter. « La plupart de ces victimes ont besoin de banques de sang bien approvisionnées et d’experts en orthopédie, en neurochirurgie, en plasticie et à peu près toutes les autres spécialités imaginables, dit le Dr Razek. Avant, très peu d’endroits avaient accès à un neurochirurgien à 3 h du matin, ce qui ajoutait à la difficulté de traiter les cas qui arrivaient au beau milieu de la nuit. Ne pas avoir les bonnes personnes sur place constitue un lourd fardeau tant pour le personnel des salles d’urgences que pour les établissements. »
En Amérique du Nord, au cours des années 1980, médecins et chirurgiens ont commencé à réévaluer le tri et le traitement des victimes de traumas les plus graves, en prenant pour modèle les expériences des médecins et des chirurgiens militaires ayant travaillé sur les champs de bataille du Vietnam et de la Corée. Ils ont vite réalisé que les victimes de traumas avaient une meilleure chance de survie si elles étaient traitées à un centre de traumatisme spécialisé, même si cela impliquait un transport plus ou moins long. On doit aux chirurgiens de l’Hôpital général de Montréal d’avoir initié cet important mouvement au Québec.
« L’Hôpital général a une longue tradition d’expertise dans le traitement de blessures traumatiques graves, dit le Dr Razek. Dans la foulée de cette tradition, Dr David Mulder a joué un rôle décisif dans l’établissement des quatre centres de traumatologie tertiaires au Québec, tout en veillant à ce que l’Hôpital général, plus tard rattaché au CUSM, fut l’un d’eux. »
Aujourd’hui, dès que les intervenants en cas d’urgence arrivent sur la scène d’un trauma majeur, les victimes sont évacuées selon une échelle objective afin de déterminer si leurs blessures justifient le transport à un centre de traumatologie tertiaire. Dans l’affirmative, les intervenants contactent le centre le plus près et demande que l’équipe de traumatologie soit convoquée. Pour la majeure partie de l’île de Montréal, c’est le Dr Razek et ses collègues du CUSM qui reçoivent l’appel. « Le membre le plus important de l’équipe de traumatologie - le quart arrière, si vous préférez - est le chef de l’équipe de traumatologie (CET), explique le Dr Razek. Dès qu’une victime de trauma est en route, le personnel de l’urgence communique par téléavertisseur avec le CET qui a ensuite la responsabilité d’arriver à l’hôpital en moins de 20 minutes. » Expert en réanimation traumatique, le CET peut être chirurgien, urgentologue ou anesthésiste. Une fois à l’hôpital, le CET avertit la banque de sang et réunit une équipe interdisciplinaire composée d’infirmières, de résidents chirurgiens seniors, d’inhalothérapeutes et de travailleurs sociaux. Le plus souvent, tout est en place au moment de l’arrivée du patient. « Avoir une équipe spécialisée signifie que même le cas de traumatisme le plus complexe ne monopolise pas toutes les ressources que nous avons pour traiter un nombre de cas d’urgence normal, dit le Dr Razek. À l’arrivée du patient, le CET évalue ses blessures, en établit la priorité et, s’il y a lieu, appelle ensuite des spécialistes additionnels (plasticiens, neurochirurgiens, chirurgiens orthopédistes, etc.), dans la séquence appropriée. « Les patients présentent rarement des blessures à tous les systèmes majeurs de leur corps, ajoute le Dr Razek. Selon le protocole, le CET décide ce qui a besoin d’être traité en premier ; il pratique aussi la réanimation et les procédures d’urgence sur le patient en attendant les traitements plus poussés. »
« Quand le redéploiement sera terminé, le déplacement des patients d’un secteur à l’autre du service — de la radiologie et des soins intensifs aux salles d’opération et aux salles de réveil — sera plus facile. »
Ce système fonctionne-t-il bien? Le Dr Razek cite des statistiques avec enthousiasme. « En 1993, avant l’établissement des centres de traumatologie, les études montraient que le taux de mortalité pour les types de traumatismes les plus graves était de 50 pour cent, en d’autres mots, un de ces patients sur deux ne survivaient pas. » En 1998, d’autres études ont montré une baisse de ce taux à 18 pour cent et, en 2002, une fois que le système fut bien rodé, le taux de mortalité avait chuté à 8,9 pour cent. « Ce genre d’amélioration radicale, c’est du jamais vu en médecine, dit le Dr Razek. La seule explication possible est que les centres de traumatologie spécialisés comme le nôtre au CUSM changent incroyablement la manière dont sont traités les patients les plus gravement blessés. »
La clé du succès d’un centre de traumatologie réside dans une équipe multidisciplinaire bien rodée capable de réagir rapidement. Chaque membre doit être hautement qualifié, non seulement dans sa spécialité, mais aussi dans les particularités des soins en traumatologie. Selon le Dr Razek, le CUSM est de bien des manières un environnement idéal pour ce système. « Nous avons un excellent groupe de spécialistes, habitués à travailler en collaboration et dans un milieu où de nombreuses disciplines s’entrecroisent, dit-il. Nos résidents en chirurgie sont très bien formés et nos infirmières, compétentes et dévouées. Les soins en traumatologie nécessitent beaucoup de ressources à tous les niveaux, des neurochirurgiens spécialisés de garde les nuits et les fins de semaines au personnel d’entretien qui veille avec soin à ce que nous ayons des lieux stériles où travailler. Nous sommes très chanceux que toutes les pièces de ce puzzle compliqué soient bien en place. » L’addition à cette équipe de deux nouveaux chirurgiens, les Drs Paola Fata et Kosar Khwaja, nous permet d’affirmer que nous avons assemblé l’une des groupes les plus forts du pays.
Si on lui demande ce que l’équipe de traumatologie du CUSM fait de mieux, le Dr Razek répond en souriant : « Actuellement, nous sommes pas mal bons dans presque tout… » De fait, la réputation de l’équipe de traumatologie du CUSM est excellente, aussi des organismes non gouvernementaux (ONG) ont-ils conclu un partenariat avec elle pour former des médecins et des infirmières dans des pays déchirés par la guerre, comme l’Éthiopie, la Tanzanie et l’Ouganda. « Je rentre à peine du Soudan, et la semaine prochaine je me rendrai en Allemagne pour recevoir une formation d’un organisme de secours d’urgence de la Croix Rouge », poursuit-il. Dans un renversement intéressant des rôles, après avoir bénéficié de l’expérience des médecins ayant exercé au front durant la guerre du Vietnam, le personnel du CUSM enseigne maintenant aux infirmières de l’Armée canadienne les meilleurs traitements qui conviennent aux blessures récoltées au champ.
Avec un tel palmarès, comment le Dr Razek et ses collègues envisagent-ils d’améliorer les soins en traumatologie au CUSM? D’abord, il est très enthousiaste à l’égard des améliorations apportées à l’IU et des installations prévues pour la traumatologie dans le cadre du redéploiement du campus de la Montagne du CUSM. « Nous étions déjà enchantés des récentes rénovations de notre salle d’urgence, dit-il, en faisant allusion aux améliorations qui, pour une large part, ont été financées par des dons à la campagne Les meilleurs soins pour la vie. Quand le redéploiement sera terminé, le déplacement des patients d’un secteur à l’autre du service — de la radiologie et des soins intensifs aux salles d’opération et aux salles de réveil — sera plus facile. »
À cette fin, les services de traumatologie et d’urgence actuellement situés au 1er étage du campus de la Montagne seront déplacés au 6e, soit au même étage que certains services complémentaires comme l’imagerie médicale et les salles d’opération. Dans la configuration actuelle, ces fonctions sont éparpillées sur quatre étages et dans trois ailes de l’hôpital, ce qui signifie que même les patients de traumatologie dont l’état est le plus critique et instable perdent un temps considérable en déplacement entre le diagnostic et le traitement. Grâce à la nouvelle aile de traumatologie et l’urgence, de telles difficultés de logistique seront choses du passé avec ces unités complémentaires situées côte à côte et faciles d’accès tant par l’entrée de l’avenue Cedar que par l’héliport prévue sur le toit de l’édifice.
Le Dr Razek aimerait aussi voir des améliorations dans la façon dont les patients sont traités avant leur arrivée à l’hôpital. « Nous préférerions avoir beaucoup plus de paramédicaux et de secouristes opérationnels sur le terrain, dit-il. Nos intervenants en cas d’urgence font de l’excellent travail, mais un ambulancier paramédical dûment formé peut prodiguer des soins sophistiqués dans ces premières heures critiques qui précèdent l’arrivée d’un patient à l’hôpital. » Le médecin tient tout autant à voir le CUSM et les autres centres de traumatologie avoir accès à un héliport pour le transport des patients qui sont blessés loin du cœur du centre-ville.
« Imaginez que vous avez une collision de voiture sur la 40 en pleine heure de pointe. Ces précieuses minutes perdues dans une ambulance coincée dans la circulation peuvent être une question de vie ou de mort. Nous sommes convaincus que la venue des patients à un centre de traumatologie améliore les résultats, mais tous n’y parviennent pas du tout ou pas assez tôt. » Les plans de redéploiement du campus de la Montagne incluent l’ajout d’un héliport justement pour cette raison.
Enfin, le Dr Tarek Razek veut étendre le mandat du service de traumatologie — éducation et approche communautaire — en incluant le travail avec les leaders de la collectivité, les écoles, les services des pompiers et de la police afin de promouvoir les programmes de prévention des blessures et enseigner des techniques de sauvetage, comme la RCR. « Les interventions les plus efficaces sont d’abord celles qui préviennent une blessure. Tout traumatisme est une tragédie, mais ceux qui pourraient être évités sont particulièrement poignants. »
Ce qui nous ramène aux collisions de voiture. Qu’elles soient accidentelles ou non, les patients suffisamment malchanceux pour se retrouver dans le service de traumatologie du Dr Razek ont au moins la certitude d’être entre très bonnes mains.





