Des îlots de quiétude pour les diabétiques
Les corridors de la division de recherche chirurgicale au neuvième étage de l’Hôpital général de Montréal du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) n’ont rien de bien particulier, sauf les photos de résidents et de membres de la faculté qui ornent leurs murs. En noir et blanc ou en couleur, encadrées ou plastifiées, elles résument admirablement bien l’histoire du département sur une distance de seulement trois mètres. Un grand nombre des visages souriants ne sont affichés qu’une seule fois. Certains, par contre, reviennent d’année en année, de décennie en décennie, arborant des cravates de différentes largeurs et des coiffures variées. Le docteur Lawrence Rosenberg est l’un de ces derniers, et ce témoignage visuel de ses progrès comme résident en médecine jusqu’au poste de directeur de la division de recherche chirurgicale illustre l’une des carrières les plus remarquables de l’histoire récente du CUSM.
Mis en présence de cette preuve documentaire, le docteur Rosenberg dit en souriant : « Je suis ici depuis toujours. » Toujours, dans ce cas, c’est presque 30 ans. Après avoir obtenu son doctorat en médecine de l’Université McGill en 1979, il a fait sa formation spécialisée en chirurgie générale à l’Hôpital général de Montréal. Ne trouvant pas l’horaire d’un résident en chirurgie à temps plein assez chargé, le docteur Rosenberg a fait un doctorat en chirurgie expérimentale pendant sa résidence. Par la suite, il a quitté brièvement Montréal « pour voir comment les choses se font ailleurs et apprendre de nouvelles techniques ». Il a alors terminé des études postdoctorales, y compris un stage en transplantation, à l’Université du Michigan. C’est la seule fois que le docteur Rosenberg s’est aventuré à l’extérieur de son alma mater.
En 1987, il est retourné à Montréal et à l’HGM; il a alors été nommé professeur adjoint de chirurgie et de médecine à l’Université McGill. Son retour était motivé tant par des raisons pratiques que des facteurs émotifs. « Je suis revenu à Montréal pour satisfaire mes obligations morales et légales, » dit-il en expliquant que son visa lui permettant de travailler aux États-Unis avait expiré et qu’il avait promis au président du département de chirurgie de McGill de revenir à l’HGM après sa formation postdoctorale. Le docteur Rosenberg n’a jamais regretté sa décision puisque les ressources du CUSM lui ont permis de connaître le succès et d’éprouver une grande satisfaction professionnelle. Il a en effet créé une pratique qui allie la recherche en laboratoire, l’enseignement et la pratique clinique. Il est maintenant professeur de chirurgie et de médecine et titulaire de la chaire de recherche chirurgicale A.G. Thompson au CUSM.
Pendant son illustre carrière, le docteur Rosenberg s’est concentré sur le pancréas, cet organe allongé dans l’abdomen qui a des fonctions endocrine (la sécrétion d’hormones essentielles comme l’insuline) et exocrine (la production et la sécrétion d’enzymes digestifs). Le docteur Rosenberg explique que comme clinicien, il se préoccupe surtout de la fonction exocrine du pancréas tandis que dans son rôle de chercheur, il se concentre sur l’étude de son rôle encodrine.
Il peut sembler étrange qu’un homme consacre toute sa carrière à un organe comme le pancréas, mais pour le docteur Rosenberg le choix a été facile.
« J’ai toujours été intéressé par les maladies du pancréas et un oncle très proche est mort d’un cancer du pancréas, » explique-t-il. Cette concentration particulière a été très fructueuse puisque lui et ses collègues ont fait une découverte qui pourrait éliminer les injections quotidiennes d’insuline pour les millions de personnes dans le monde qui souffrent de diabète insulino-dépendant. Le diabète se manifeste quand le pancréas ne produit pas assez d’insuline pour réguler les niveaux de glycémie. Près de deux millions de Canadiens sont affectés par cette condition qui peut entraîner la cécité,
l’insuffisance rénale et les amputations.
« Comme la plupart des médecins-scientifiques au CUSM, je suis fier non seulement de ma recherche, mais aussi des soins que je donne aux patients et de mon rôle comme enseignant. Ce sont ces trois aspects qui permettent à un centre de santé universitaire comme le CUSM de fonctionner. »
En 1981, le docteur Rosenberg et feu William Duguid, pathologiste en chef à l’Hôpital général de Montréal, ont fait une découverte remarquable : le pancréas adulte peut fabriquer de nouvelles cellules productrices d’insuline. En manipulant le pancréas pendant une intervention chirurgicale, les docteurs Rosenberg et Duguid ont pu stimuler la croissance d’une molécule appelée protéine associée au gène de la néogenèse des îlots (INGAP), qui est un facteur important dans la production d’insuline. En 1986, Lawrence Rosenberg et Aaron Vinik des Strelitz Diabetes Research Institutes à la Eastern Virginia Medical School ont démontré que l’injection d’INGAP à des animaux provoquait la formation de nouvelles cellules productrices d’insuline et la cessation des symptômes du diabète.
Vingt ans plus tard, l’INGAP et un plus petit dérivé de la protéine, le peptide INGAP, subissent des essais cliniques sur les humains aux États-Unis. « Les essais cliniques vont bien, et le peptide INGAP semble très prometteur, dit le docteur Rosenberg. De tous les traitements disponibles actuellement pour le diabète, je crois que l’INGAP sera le plus utile. » Si tout va bien, le traitement pourrait être offert aux patients dans seulement cinq ans.
La surveillance des essais de l’INGAP étant faite par d’autres, le docteur Rosenberg a changé sa priorité et produit maintenant de nouvelles cellules des îlots pancréatiques – les cellules qui produisent l’insuline – à des fins de transplantation. « La principale restriction de la transplantation d’îlots pour le traitement du diabète à grande échelle est l’insuffisance de tissus provenant de donneurs, » dit-il. Inspirés par les propriétés régénératives des cellules souches, Lawrence Rosenberg et ses collègues ont découvert que les îlots adultes ont des propriétés similaires à celles des cellules souches et qu’ils peuvent être incités à créer de nouvelles cellules. Grâce à cette technique, de nombreuses nouvelles cellules productrices d’insuline peuvent être créées à partir d’un pancréas. « Si nous pouvons produire plus de tissus à partir d’un seul organe, beaucoup plus de patients pourront bénéficier de la transplantation d’îlots. Ce projet offre la meilleure chance qui soit de développer une source renouvelable de cellules pour le remplacement des îlots, » dit-il.
Le programme de transplantation d’îlots du CUSM commencera l’été prochain. « Nous avons perfectionné la technique, dit le docteur Rosenberg. Nous attendons simplement que certains laboratoires soient rénovés pour les besoins de la procédure. » Au printemps, son groupe identifiera des candidats appropriés, en se concentrant sur les patients atteints de diabète sévère et difficile à contrôler. Il espère qu’à la suite de la transplantation, ces receveurs n’auront plus besoin d’insuline synthétique.
Même si c’est sa recherche sur le diabète qui a permis au docteur Rosenberg d’acquérir une réputation internationale, il est avant tout un clinicien qui traite un flot continu de patients au Centre des maladies pancréatiques du CUSM. Les patients y sont surtout traités pour la pancréatite, une inflammation sévère du pancréas souvent causée par les calculs biliaires ou la consommation excessive d’alcool, ou pour le cancer du pancréas. Le docteur Rosenberg est aussi très populaire comme enseignant et il supervise le programme postdoctoral de recherche en chirurgie du CUSM. Plus de 55 étudiants, résidents en médecine et étudiants de troisième cycle en sciences biologiques, sont inscrits à ce programme de formation novateur en recherche clinique. De plus, il est le mentor de trois étudiants diplômés et deux adjoints à la recherche qui travaillent dans son laboratoire. « Comme la plupart des médecins-scientifiques au CUSM, je suis fier non seulement de ma recherche, mais aussi des soins que je donne aux patients et de mon rôle comme enseignant, dit le docteur Rosenberg. Ce sont ces trois aspects qui permettent à un centre de santé universitaire comme le CUSM de fonctionner. »
En écoutant le docteur Rosenberg décrire sa carrière riche et variée au CUSM, il est facile d’imaginer les photos dans les corridors de l’Hôpital général à l’avenir. Parmi tous les nouveaux visages, un sourire familier continuera de briller. « J’ai passé toute ma carrière ici, et je m’y sens chez moi, dit Lawrence Rosenberg. Le CUSM a été extrêmement encourageant et m’a donné toutes les occasions possibles de poursuivre mes intérêts scientifiques et médicaux. Je continue de me sentir le bienvenu ici. »





