L’œil de l’équipe
Pour Miguel Burnier, diriger un laboratoire de pathologie oculaire de renommée internationale, c’est un peu comme être le capitaine d’une équipe de soccer : vous êtes bon seulement si les autres joueurs sur le terrain le sont. Heureusement pour Burnier, il est entouré par divers collègues talentueux venant à la fois de l’Université McGill, où il est chef du Département d’ophtalmologie, titulaire de la Chaire d’ophtalmologie de la famille Thomas O. Hecht et professeur en pathologie, en médecine ophtalmologique et en oncologie. En outre, au Centre universitaire de santé McGill (CUSM), il est directeur du Laboratoire de pathologie oculaire Henry C. Witelson, du Laboratoire de pathologie ophtalmique de l’Institut des Cèdres contre le cancer et du Registre de mélanomes et codirecteur de la recherche clinique. Bien qu’il soit difficile de dresser la liste impressionnante de tous ses titres, les affectations du Dr Burnier représentent les nombreux angles qu’il utilise pour atteindre un seul et même objectif : améliorer le diagnostic, le traitement et le pronostic des patients souffrant de maladies oculaires.
Né à São Paolo, au Brésil, Miguel a grandi dans une famille de médecins et d’ingénieurs et, comme nombre de ses concitoyens, a en-vahi le terrain de soccer dès son jeune âge. En participant à ces parties, il a rapidement développé son appréciation de la coopération et du travail d’équipe. Ces deux aspects lui serviront par la suite dans son travail de clinicien et de cher-cheur. Bien qu’il ait rêvé de de-venir une vedette du soccer, Miguel décide qu’il veut pratiquer la médecine quand, à douze ans à peine, il décroche un emploi à temps partiel où il doit nettoyer le matériel dans le laboratoire de pathologie de son oncle. Plus tard, il s’inscrit donc à l’école de médecine de São Paolo, pensant qu’il doit suivre les traces de son grand-père qui était un ophtalmologiste très respecté.
Après l’obtention de son diplôme, il part à Washington, D.C., pour compléter sa formation à l’Institut de pathologie des forces armées sous la direction du Dr Lorenz Zimmerman, un ophtalmologiste de réputation mondiale. Dix ans plus tard, en 1993, il accepte la direc-tion du Laboratoire de pathologie oculaire Henry C. Witelson du CUSM. Il ne regrette pas du tout sa venue au Canada. « Ce n’était pas une décision difficile à prendre, dit-il. Je savais que je voulais travailler dans une université où la recherche est intensive et j’ai toujours pensé que le Canada est le meilleur pays du monde et McGill était parfait. Mon labo ne serait pas ce qu’il est maintenant s’il était ailleurs qu’ici à Montréal. »
Le Dr Burnier prétend que l’engagement intensif du CUSM envers ses projets de recherche est validé par l’importance et la produc-tivité de son laboratoire. D’ailleurs, ce dernier affiche un nombre impressionnant de publications approuvées par des collègues et a reçu plus de 1,6 million $ en subventions et en dons. Miguel Burnier lui-même est l’auteur et le coauteur de quelque 450 publications, mais il proteste modestement que « les étudiants – et non lui – sont la seule raison de l’existence du laboratoire! » Il parle des 14 étudiants au doctorat du monde entier qu’il est en train de former. Le groupe travaille également ensemble sur un projet que leur chef décrit avec une passion perceptible : la recherche d’une cure pour le mélanome uvéal.
Au Québec, même si seulement 12 personnes sur 1 million (environ 60 personnes) développent ce cancer chaque année, le mélanome uvéal est le type de cancer de l’oeil le plus courant. De plus, il affiche un taux de survie à faire peur, car, trop souvent, il est diag-nostiqué seulement après la propagation des cellules cancéreuses dans le foie. Le Dr Burnier et ses collègues cherchent ardemment à comprendre les mécanismes sous-jacents de cette métastase, ce qui pourrait avoir d’importantes ramifications non seulement pour le cancer de l’uvée, mais aussi pour d’autres cancers dont la propagation est mortelle pour le foie.
Ces derniers temps, les travaux du Dr Burnier et de son équipe ont retenu l’attention internationale. Plus tôt cette année, le prestigieux journal Clinical Cancer Research publiait un article cosigné par des scientifiques du labo du Dr Burnier portant sur les résultats de leur recherche d’un traitement contre le mélanome uvéal. Dans le cadre d’un projet mené par Dana Faingold, ils ont découvert qu’une protéine connue sous le nom de Hsp90 est l’un des facteurs de la propagation des cellules malignes dans l’oeil. Les chercheurs ont injecté un antibiotique dans les cellules cancéreuses, ce qui a perturbé le fonctionnement de la protéine et stoppé la progression du can-cer. Bien que l’expérience n’en soit qu’à ses premiers stades, le Dr Burnier et son équipe espèrent que ce traitement mènera éven-tuellement à un traitement plus efficace contre le cancer de l’uvée. Outre les travaux du Dre Faingold, plusieurs autres articles ont été publiés, dans la foulée des travaux réalisés au laboratoire du Dr Burnier, au cours des derniers mois. Patrick Logan a publié un modèle de tumeur unicellulaire, le premier en son genre dans le domaine de la recherche sur le mélanome uvéal, tandis que Silvin Bakalian a publié une revue de la publication Clinical Cancer Research susmentionnée, qui s’est méritée de nombreux éloges. Les travaux du Dr Bruno Fernandes ont révélé qu’un produit topique permettait d’accroître le niveau de sensibilité des cellules du mélanome uvéal à la radiothérapie, in vitro, tout en jouant un rôle protecteur pour les tissus sains entourant la tumeur. Ces travaux de recherche jettent les bases d’un traitement encore plus efficace et sécuritaire du mélanome uvéal.
En raison du travail révolutionnaire qui est accompli dans le laboratoire, ce n’est pas surprenant que des chercheurs du monde entier souhaitent être formés par le Dr Burnier. Aujourd’hui, grâce aux progrès de la télémédecine, les chercheurs de partout peuvent con-sulter le célèbre ophtalmologiste sans quitter leurs bureaux. « Toutes nos installations sont entièrement reliées par la télémédecine », affirme avec fierté le Dr Burnier, soulignant que plusieurs des chercheurs formés dans son laboratoire ont mis sur pied des laboratoires en réseau par la télémédecine de retour dans leurs pays. « Depuis que je suis au CUSM, observe-t-il, nous avons formé 125 personnes de 24 pays. C’est pour cette raison que nous sommes aujourd’hui directement reliés avec des laboratoires en Espagne, au Portugal, au Mexique, au Brésil, en Argentine et en Arabie saoudite. C’est un merveilleux réseau pour lequel la télémédecine est un outil idéal. Ce que nous faisons ici est très visuel et la télémédecine convient parfaitement à ces consultations. »
« Nous ne considérons pas nos recherches comme un exercice intellectuel. Nous faisons de la recherche parce que, à la fin de la journée, nous voulons aider nos patients à se sentir mieux. »
Tandis que ce genre de technologie de pointe est nécessaire à la recherche innovatrice, le Dr Burnier affirme néanmoins que ce ne sont pas les machines qui comptent dans son travail, mais les patients. « Nous ne considérons pas nos recherches comme un exercice intel-lectuel. Nous faisons de la recherche parce que, à la fin de la journée, nous voulons aider nos patients à se sentir mieux. » Les gens sont au coeur de sa pratique, c’est donc naturel que le Dr Burnier parle affectueusement de tous les membres de son équipe. Il souligne particulièrement la création de la fondation caritative, Student Vision Canada, par deux de ses jeunes chercheurs. « Ce n’est pas fréquent d’entendre parler de candidats au doctorat qui ont créé une fondation pour soutenir leur travail, n’est-ce pas? », poursuit-il. Mise sur pied par Sean Maloney et Patrick Logan, Student Vision Canada a pour mission de financer la formation spécialisée et les projets ciblés des étudiants de premier et de deuxième cycle qui viennent travailler au Laboratoire de pathologie oculaire Henry C. Witelson. « Ils m’inspirent! », s’exclame le Dr Burnier, qui espère le franc succès de la fondation.
Autre opération pour laquelle le Dr Burnier a bon espoir : le projet de redéploiement du Centre universitaire de santé McGill. Travail-lant au CUSM depuis plus de 15 ans, il apprécie notamment l’évolution du projet et sa signification : la création d’installations corre-spondant aux compétences de niveau international de ses étudiants et de ses collègues chercheurs. Nommé codirecteur de la recherche clinique en février dernier, le Dr Burnier est particulièrement enthousiaste quand il parle des plans de l’Institut de recherche développés pour la création d’un centre de médecine innovatrice au campus Glen. Ce centre permettra aux chercheurs cliniques de travailler aux côtés de spécialistes de la recherche fondamentale dans un lieu consacré aux essais cliniques et comprenant à la fois des lits pour les patients hospitalisés et des unités de soins ambulatoires. « Ce sera merveilleux de déménager au campus Glen, affirme-t-il avec assurance. Les toutes nouvelles installations au Glen rap-procheront le personnel du CUSM comme jamais auparavant. »
Un élément de cette importante collaboration est la plus grande capacité à entreprendre de la recherche interdisciplinaire, ce qui est déjà une orientation clé du laboratoire du Dr Burnier. Cette approche unique a permis à l’ophtalmologie d’unir ses forces à la derma-tologie pour explorer des traitements contre les cancers de l’oeil et de la peau, lesquels présentent plusieurs similitudes importantes. « Nous sommes le seul groupe du genre à inclure les deux spécialités en Amérique du Nord », observe le Dr Burnier, dont le labora-toire vient juste de recevoir l’agrément provincial à titre de centre du mélanome de niveau 4.
En visitant l’équipe du Dr Burnier dans leur fief, le laboratoire, on a le sentiment d’une concentration intense et d’une franche cama-raderie. Microscopes, appareils de vidéoconférence et autre équipement du XXIe siècle forment une toile de fond impressionnante. Toutefois, c’est le côté humain qui ressort : une liste des anniversaires sur un tableau blanc, des photos d’équipes antérieures de re-cherche en fête, une boîte de chocolats apportée pour le groupe et, surtout, le précieux maillot de soccer du Dr Burnier autographié par toute l’équipe de São Paolo. « C’est l’objectif ultime, dit en riant le Dr Burnier, maillot en main. À l’obtention de leur doctorat, les étudiants du laboratoire posent avec le maillot pour une photo commémorative. C’est notre tradition ici. » Un rappel approprié s’il en est, car, pour un enjeu aussi important que la santé des patients, rien n’est plus important que le travail d’équipe.





