Prescrire une réussite
Tous les patients du Centre universitaire de santé McGill (CUSM) bénéficient des services d’un soignant qu’ils n’ont probablement jamais rencontré. Ce professionnel hautement qualifié a étudié les antécédents du patient, fait le suivi des changements dans son état, consulte régulièrement les médecins, le personnel infirmier et d’autres membres de l’équipe de soins et approuve les instructions que le patient reçoit quand il quitte l’hôpital. Peu de patients connaissent le nom de ce pourvoyeur de soins, mais aucune décision importante n’est prise sans son apport et, dans certains cas, c’est sa compétence spécialisée qui peut sauver la vie du malade.
Qui donc est cette personne mystérieuse? C’est le pharmacien : un des 800 qui travaillent sous la direction de Patricia Lefebvre, chef, Département de pharmacie du CUSM. Sous sa surveillance, non seulement ces professionnels délivrent les quelque 6 000 cachets et doses liquides ainsi que les 2 000 sacs pour perfusion intraveineuse dont les patients du CUMS ont besoin chaque jour, mais ils participent aux consultations concernant les soins aux patients, font des recherches importantes et forment de nouveaux pharmaciens provenant de différentes régions de la province.
« Quand les gens pensent à la pharmacie d’un hôpital, ils ne songent qu’à la délivrance des médicaments, dit Patricia Lefebvre. De fait, ce travail — appelé services de pharmacie — n’est qu’une partie de ce que nous faisons. L’autre élément de notre mandat est la pharmacie clinique, c’est-à-dire notre rôle comme prestataires de soins en collaboration avec les médecins, le personnel infirmier et d’autres spécialistes pour intégrer un régime posologique dans la stratégie globale de traitement du patient. C’est ce côté-là qui rend le travail au CUSM si intéressant. Les pharmaciens ont la chance de participer aux soins de haut niveau que prodigue un centre hospitalier universitaire. »
Patricia Lefebvre sait très bien ce que cette fonction clinique de pointe signifie pour un pharmacien. Depuis qu’elle a reçu son diplôme de l’école de pharmacie de l’Université de Montréal en 1983, elle a été témoin de changements considérables dans sa profession. « Quand j’ai été embauchée à l’Hôpital général de Montréal en 1985, l’idée que les pharmaciens pouvaient jouer un rôle au-delà de remplir des ordonnances était encore relativement nouvelle. J’ai été embauchée avec le mandat précis d’instaurer le programme de pharmacie clinique, ce qui était incroyablement enthousiasmant. C’était aussi l’époque où les équipes de soins interdisciplinaires devenaient à la mode, il était donc normal que les pharmaciens fassent partie de ces équipes et ajoutent leur expertise à la dynamique collaborative. » Patricia Lefebvre a joué un rôle déterminant pour aider le réseau hospitalier de McGill à se hisser au premier rang de ce paradigme de soins pharmaceutiques et a aussi activement participé à l’étape suivante dans l’évolution du Département de pharmacie du CUSM : la fusion des pharmacies des cinq hôpitaux CUSM en une seule.
« Notre fusion a eu lieu en 2000, trois ans après la création du CUSM, se rappelle-t-elle. Bien sûr, ce fut un procédé complexe, mais je pense qu’il aurait difficilement pu mieux se dérouler. » Selon Patricia Lefebvre, il existait déjà une collaboration étroite et même une certaine mobilité entre les établissements chez les pharmaciens des hôpitaux de l’Université McGill. Par conséquent, les gens connaissaient déjà leurs collègues ainsi que les différents environnements cliniques dans lesquels ils travaillaient. Leurs antécédents communs étaient aussi un avantage. En effet, presque tous les pharmaciens au Québec sont formés à l’Université de Montréal ou l’Université Laval (l’Université McGill n’a pas d’école de pharmacie). Enfin, Patricia Lefebvre et ses collègues ont abordé la fusion avec une vision claire et un objectif commun très concret : prendre toutes les décisions en tenant compte des besoins des patients. « Nous nous sommes réunis avant la fusion et avons rédigé de nouveaux énoncés de vision et de mission qui reflétaient l’accent que nous voulions mettre sur l’amélioration des soins aux patients. Nous avons aussi développé un plan triennal préliminaire définissant la façon dont nous voulions concrétiser cette vision. »
En raison de ce progrès, le CUSM a maintenant un des programmes de pharmacie les plus avancés et les plus admirés dans la province. Les pharmaciens, qui sont tous titulaires d’un diplôme de deuxième cycle, travaillent en équipes concentrées sur des secteurs cliniques spécialisés, comme la néonatologie, l’oncologie, le VIH, la gériatrie, la transplantation, les soins intensifs ou la médecine d’urgence. « Étant donné le rythme de progression rapide dans tous les secteurs de la médecine et le développement de centaines de nouveaux médicaments chaque année, il est critique que les pharmaciens soient suffisamment spécialisés pour bien connaître les dernières innovations et normes dans leur domaine, » explique Patricia Lefebvre.
Les pharmaciens participent intimement aux soins de tous les patients, et ce, dès leur admission. Ils obtiennent les antécédents pharmaceutiques complets, prenant en compte des facteurs comme les médicaments complémentaires, les traitements à base de plantes médicinales et les additifs nutritionnels qu’un patient pourrait oublier de mentionner à son médecin. En compagnie des médecins, du personnel infirmier et d’autres professionnels, le pharmacien participe à la création d’un plan de traitement, s’assurant que les médicaments qui y sont inclus sont appropriés. Pendant tout le séjour d’un patient, le pharmacien fait le suivi des ordonnances et des résultats des tests sanguins et autres pour être certain qu’il n’y a pas de réactions indésirables (il y a environ un pharmacien par 25 à 30 lits au CUSM, sauf aux soins intensifs où le rapport est beaucoup plus élevé). Enfin, quand le patient est prêt à quitter l’hôpital, le pharmacien vérifie que les médicaments prescrits sont compatibles avec ceux qu’il prend à la maison et s’assure qu’il est bien renseigné s’il doit prendre de nouveaux médicaments.
Cette collaboration étroite entre différents soignants dans le cadre d’une équipe interdisciplinaire est un des aspects qui attirent les nouveaux pharmaciens du Québec au CUSM pour leur formation supérieure. En effet, bien que le CUSM ne soit pas associé à une école de pharmacie, il est accrédité pour former les étudiants de quatrième année du premier cycle, ainsi que ceux du deuxième et du troisième cycle, dans un plus grand nombre de spécialités que tout autre centre de santé universitaire de la province. « Le fait que nous ayons la capacité de former des étudiants dans des domaines aussi spécialisés et qu’autant d’étudiants posent leur candidature au CUSM chaque année démontre l’excellence de notre programme, dit Patricia Lefebvre. Les étudiants sont aussi attirés par notre unique mandat “pédiatrie-gériatrie”, qui leur donne la possibilité d’étudier les spécialités axées sur les enfants et les adultes dans la même institution. »
En plus d’obtenir une formation approfondie en services de pharmacie et en pharmacie clinique, les étudiants au CUSM ont aussi la chance de participer à d’importants projets de recherche. La recherche évaluative est un aspect extrêmement important de notre travail, » explique Patricia Lefebvre, notant que l’an dernier seulement les pharmaciens du CUSM ont rédigé cinq chapitres pour des manuels et ont publié 19 articles dans des journaux scientifiques. « Nous validons et évaluons constamment nos procédures dans l’hôpital, les nouveaux schémas thérapeutiques, comme l’administration d’antibiotiques à la maison, l’observance des patients et d’autres aspects de notre pratique pour nous assurer que nos méthodes sont les meilleures et les plus sécuritaires possible. » En raison de ces projets de recherche, les pharmaciens peuvent préciser les procédures utilisées pour s’assurer que les patients obtiennent le maximum de leurs régimes posologiques et que le potentiel d’erreur dans la prescription et la délivrance est réduit. « Tout ce que nous faisons au CUSM est fondé sur l’expérience clinique, dit Patricia Lefebvre. Nous examinons constamment notre façon de faire et nous nous fions à la recherche pour faire encore mieux. » Les pharmacies satellites dans des secteurs clés de l’hôpital, en plus de la pharmacie centrale dans chaque établissement, sont un exemple de ces améliorations. « Des études ont démontré qu’en installant des pharmacies satellites dans les aires de soins qui ont des besoins particuliers en matière de médicaments, nous pouvons considérablement améliorer la sécurité de nos procédures. Les erreurs de médicaments sont heureusement très rares, mais les pharmacies satellites peuvent nous aider à les rendre encore plus rares, » dit Patrica Lefebvre. Le CUSM exploite maintenant dix pharmacies satellites dans des secteurs comme l’oncologie, les soins intensifs, l’unité de soins néonatals intensifs et l’unité de soins coronariens, chacune étant organisée de façon à répondre de manière optimale aux demandes particulières de leur spécialité.
L’intégration des nouvelles technologies permet aussi aux pharmaciens du CUSM d’améliorer leurs procédures. En plus de l’armée de pharmaciens et de techniciens qui mesurent les doses de médicaments à la main, les visiteurs aux pharmacies centrales du CUSM peuvent aussi voir des machines dignes de la science-fiction produire des ordonnances emballées et étiquetées individuellement. Selon Patricia Lefebvre, ce type d’automatisation est la voie de l’avenir. « Deux choses sont critiques dans la délivrance des médicaments : s’assurer qu’ils sont préparés selon l’ordonnance et qu’ils sont administrés correctement. Aux deux extrémités de la chaîne, nous devons rendre les choses aussi simples et infaillibles que possible. » En ce qui a trait à l’ordonnance, cela signifie l’utilisation d’un système d’information de pharmacie (SIP) : un progiciel qui a été lancé en 2000 et qui fait partie du logiciel de gestion des patients du CUSM, appelé le système d’information clinique. Les systèmes informatiques cliniques et de pharmacie du CUSM permettront aux médecins d’inscrire les ordonnances directement dans les dossiers électroniques des patients où elles pourront être facilement vérifier et préparer par un pharmacien.
« Le redéploiement des campus Glen et de la Montagne nous donne l’occasion de construire des pharmacies dotées des systèmes automatisés les plus modernes et d’assurer une coordination intégrée entre nos pharmacies centrales et les centres satellites. »
À l’autre bout de la chaîne, l’objectif est de faciliter au maximum la tâche du personnel infirmier afin qu’il donne à chaque patient ses médicaments exactement comme ils ont été prescrits. La recherche a indiqué que ce but est le plus souvent atteint lorsque les médicaments sont emballés en doses individuelles, chacune indiquant le numéro et le nom du patient, la date et toute autre information importante. C’est ici que l’équipement perfectionné entre en jeu. La pharmacie centrale du CUSM à l’Hôpital général de Montréal est équipée de machines qui peuvent automatiquement mesurer, emballer et étiqueter les médicaments d’un patient pour toute une journée en appuyant simplement sur un bouton. « Nous avons encore du chemin à faire, mais notre but ultime est de créer un système où le SIP transmet toutes les prescriptions à notre pharmacie totalement automatisée. Nos techniciens y superviseraient la production automatique de doses emballées individuellement pour chaque patient. Ces doses seraient produites 24 heures par jour et livrées aux unités de manière à ce que le personnel infirmier puisse délivrer le régime quotidien de chaque patient sans incertitude. »
La possibilité d’atteindre ce but attise l’enthousiasme de Patricia Lefebvre au sujet du redéploiement du CUSM, qui représente l’aboutissement de tout ce qu’elle a fait depuis la consolidation du Département de pharmacie il y a sept ans. « Notre vision pour l’avenir de la pharmacie au CUSM est entièrement conforme à celle de notre institution, qui a permis à ce projet de voir le jour, dit-elle. Comme le CUSM dans son ensemble, nous sommes devenus plus forts en travaillant ensemble au sein d’un seul département administratif. Notre qualité comme centre d’enseignement et notre capacité d’effectuer de la recherche importante ont augmenté considérablement au cours des dernières années et continueront à croître lorsque nos centres pour enfants et pour adultes seront consolidés sur deux sites. Enfin, le redéploiement des campus Glen et de la Montagne nous donne l’occasion de construire des pharmacies dotées des systèmes automatisés les plus modernes et d’assurer une coordination intégrée entre nos pharmacies centrales et les centres satellites. »
Après plus de deux décennies passées à donner au Département de pharmacie du CUSM une position de chef de file, Patricia Lefebvre est satisfaite de voir tant d’efforts porter fruit. Ironiquement, toutefois, chacun de ses succès se déroule dans l’anonymat. En effet, pour les soignants invisibles du CUSM, le signe d’un travail bien fait c’est que vous ne sachiez pas qu’ils existent.





